Catégories
Structurer un roman

L’élément déclencheur : le vrai début de votre roman

Un roman qui démarre mal n’a presque jamais un problème de style. Il a un problème de minutage : l’auteur n’a pas identifié, ou pas construit, le bon élément déclencheur — ce moment précis où le monde du quotidien de son protagoniste explose pour le projeter dans l’aventure. Beaucoup de manuscrits accumulent des pages avant que quoi que ce soit ne se passe vraiment, pendant que leur auteur attend, sans le savoir, l’instant qui fera réellement démarrer l’histoire.

Dans Comment structurer vos romans à succès, Fred Godefroy consacre un chapitre entier à cette étape, qu’il considère comme l’une des deux plus importantes de toute la structure héroïque, avec l’épreuve extrême. Voici comment la repérer, la construire, et éviter les pièges qui font fuir le lecteur dès les premières pages.

Qu’est-ce qu’un élément déclencheur, exactement ?

L’élément déclencheur se situe entre le monde du quotidien et le monde de l’aventure. Son rôle est simple à énoncer, plus délicat à exécuter : extraire le protagoniste de son quotidien pour le projeter de force dans l’aventure qui va suivre.

Il peut prendre des formes très variées : un dialogue, un événement direct qui arrive au protagoniste, un événement indirect (quelque chose qui se passe dans le monde et qui va avoir une influence sur l’histoire), un objet qu’on lui donne, une information qu’il découvre. Ce qui compte, ce n’est pas sa nature, c’est sa fonction : il doit fracasser littéralement l’équilibre des forces du monde du quotidien.

Et il doit le faire vite. L’idéal, c’est qu’il tienne en une ligne — la dernière phrase d’un chapitre, la fin d’un dialogue — ou qu’il occupe un chapitre entier, deux au grand maximum. Plus il est franc, tranché, direct, mieux il fonctionne. Un élément déclencheur qui s’étale est un élément déclencheur qui s’affaiblit.

Cette brutalité n’est pas un hasard. Le lecteur sait, dès qu’il ouvre un roman, qu’il va s’y passer quelque chose : c’est une promesse tacite que l’auteur lui fait. « Hé, il se passe quelque chose, ça valait le coup d’ouvrir ce livre. » Un roman sans véritable élément déclencheur est un roman où l’on attend, on attend… et il ne se passe rien. (Il existe une exception célèbre, La Route de Cormac McCarthy, où l’événement déclencheur n’arrive qu’à la toute fin : tout le reste n’est que monde du quotidien. Mais c’est précisément parce que cette exception est rarissime qu’elle fonctionne.)

Un seul élément déclencheur, jamais deux

Première règle, et elle est stricte : il ne peut y avoir qu’un seul élément déclencheur dans toute une histoire, même s’il y a ensuite des pivots dramaturgiques très puissants au fil de l’aventure. C’est le seul moment où le monde du quotidien est cassé pour de bon, projetant le héros ailleurs. Une fois franchi, ce monde du quotidien n’existe plus : pour les écrivains, l’élément déclencheur joue le même rôle que le premier pivot de la structure cinématographique en trois actes.

Dans la réalité, chacun de nous vit plusieurs « élément déclencheur » au cours d’une vie : un divorce, un licenciement, un accident. Mais dans une histoire, on choisit de ne raconter qu’un seul de ces instants de bascule — le jour où… Il y aura bien d’autres pivots à l’intérieur de l’aventure elle-même, mais ce premier basculement reste unique : c’est lui, et lui seul, à partir duquel tout change pour toujours.

Comment le lecteur doit-il le reconnaître ?

C’est le test le plus simple pour vérifier qu’un élément déclencheur fonctionne : le lecteur doit comprendre, au moment même où il se produit, que les règles du jeu viennent de changer pour le protagoniste — pas après. S’il ne le comprend qu’avec retard, il aura une impression de flottement et se demandera : « Quand est-ce que ça commence ? »

Dans Harry Potter à l’école des sorciers, on bascule dans le monde du fantastique quand la boîte aux lettres des Dursley se met à cracher des centaines d’enveloppes. On ne sait pas encore ce qu’elles contiennent, mais on sait déjà que quelque chose d’anormal, de magique, vient de se produire. Le lecteur n’a pas besoin d’en savoir plus pour comprendre que le quotidien de Harry vient d’exploser.

Même logique dans Le Secret de la Licorne : l’élément déclencheur, c’est le moment où Tintin découvre, dans le mât brisé d’une maquette de bateau, un parchemin couvert d’un code mystérieux. Tout ce qui précède — y compris le cambriolage de son appartement — appartenait encore au quotidien. C’est avec ce code à résoudre que Tintin bascule dans l’aventure, parce que résoudre des mystères, c’est précisément ce qui définit ses histoires.

Un exemple plus intime permet de bien saisir la nuance : une femme découvre que son mari la trompe. L’élément déclencheur n’est pas le fait qu’il la trompe — cela peut durer depuis des mois sans qu’elle le sache, et tant qu’elle l’ignore, elle vit encore dans son monde du quotidien. L’élément déclencheur, c’est l’instant précis où elle en prend conscience : elle le surprend, elle entend une conversation, elle lit un message qu’elle n’aurait pas dû voir. Ce qui compte, ce n’est jamais l’événement en lui-même, c’est le moment où le protagoniste en prend conscience.

Cars illustre bien ce piège de datation. Flash McQueen demande à son ami le camion Mack de rouler toute la nuit ; Mack s’endort au volant ; Flash McQueen est éjecté lors d’une embardée. Où est l’élément déclencheur ? Pas dans la demande de Flash McQueen, pas dans l’endormissement de Mack, pas même dans la chute : tout cela fait encore partie du monde du quotidien, même si cela y a conduit. L’élément déclencheur, c’est le réveil de Flash McQueen, seul, après sa chute — l’instant où il prend conscience que tout a changé. C’est seulement à partir de là que commence, à proprement parler, le départ pour l’aventure.

L’erreur à ne jamais commettre : le hasard extérieur

Un élément déclencheur ne doit jamais provenir d’un hasard extérieur à l’histoire que vous racontez — un événement qui n’a aucun lien avec votre protagoniste, vos personnages ou le monde que vous avez construit. Le hasard, utilisé ainsi, affaiblit une histoire, et peut même la détruire dès ses premières pages : le lecteur sent instinctivement qu’on a forcé les choses pour le faire démarrer.

Il existe cependant une nuance que Fred Godefroy appelle un secret d’auteur : le hasard qui nuit au protagoniste peut renforcer votre histoire, alors que le hasard qui le sauve l’affaiblit systématiquement. Un protagoniste qui subit un coup du sort reste crédible ; un protagoniste qui s’en sort grâce à une coïncidence providentielle sonne faux.

Le meilleur des deux mondes, c’est un élément déclencheur directement relié à votre antagoniste. Ce n’est pas une obligation, mais quand le début et la fin de votre roman se rejoignent — parce qu’ils se déroulent au même endroit, par exemple —, cette boucle donne à l’histoire une cohérence et une puissance que le hasard ne pourra jamais lui offrir.

Trois façons d’amener l’élément déclencheur

Vous avez trois possibilités pour placer cette bascule dans votre roman.

Il peut arriver d’un coup, sans préparation. C’est le cas dans World War Z : le monde du quotidien du protagoniste est à peine suggéré en une minute, puis tout dégringole instantanément. Cette option convient particulièrement bien quand votre monde du quotidien, en lui-même, n’a pas grand-chose d’intéressant à montrer : mieux vaut l’expédier vite que de laisser le lecteur s’ennuyer.

Il peut être préparé en amont, au sein même du monde du quotidien. C’est la technique du milking — en référence au fameux fusil de Tchekhov, popularisé par Hitchcock sous forme de règle : si vous montrez un fusil accroché au mur au premier acte, un coup de feu doit forcément être tiré plus tard. Concrètement, cela veut dire distiller, dans les pages qui précèdent l’élément déclencheur, tous les germes, indices et objets qui seront réutilisés ensuite par votre protagoniste pour résoudre ses problèmes. Dans Millénium, par exemple, deux cents pages développent la vie de journaliste du héros, son procès, ses relations — avant qu’un simple appel téléphonique d’un avocat, le soir de Noël, ne devienne l’élément déclencheur qui bascule tout. L’appel ne sort pas de nulle part : tout ce qui précède l’a rendu possible, voire inévitable.

Il peut enfin avoir lieu avant le monde du quotidien lui-même. C’est une technique plus avancée, réservée aux auteurs qui savent déjà manier la structure en profondeur : elle consiste à inverser l’ordre, en plaçant l’élément déclencheur en ouverture, puis en revenant au monde du quotidien par flash-back. C’est la technique de Stephen King, qui donne volontiers la fin ou un drame énorme dès les premières pages, avant de revenir en arrière : le lecteur accepte alors de patienter dans un monde du quotidien plus calme, puisqu’il sait déjà qu’un sentiment d’urgence l’attend.

Le prologue : un raccourci pour sauver un début trop sage

Cette dernière technique rejoint un outil que beaucoup d’auteurs débutants maîtrisent mal : le prologue. Il s’écrit, par définition, entre le moment où se déroule votre élément déclencheur et la fin de votre roman — c’est une sorte de premier chapitre qui reprend un détail, une scène ou un personnage que l’on retrouvera plus tard dans l’histoire, après l’élément déclencheur proprement dit.

Un bon prologue poursuit deux objectifs à la fois : convaincre l’éditeur, et accrocher le lecteur. Votre première phrase, puis votre premier paragraphe, puis votre première page, puis le prologue tout entier doivent être ciselés pour susciter la curiosité de l’un comme de l’autre — car après le prologue, c’est le tout dernier chapitre qui compte le plus aux yeux d’un éditeur : la lecture de ces deux morceaux suffit souvent à emporter sa décision.

Bonne nouvelle pour les auteurs qui craignent de « trahir » leur histoire : un prologue n’est pas obligé de parler de votre protagoniste. Il peut présenter des événements passés, un personnage secondaire, une situation connexe à votre intrigue principale — tout ce qui, d’une manière générale, peut aiguiser la curiosité de votre lecteur et de votre futur éditeur.

Indiana Jones, dans ses meilleures adaptations, en est un exemple limpide : le personnage est professeur, un métier a priori peu spectaculaire. Son monde du quotidien ne décolle vraiment que grâce à une scène d’ouverture digne d’un James Bond, suivie d’un petit détail intrigant — une étudiante qui a écrit love you sur ses paupières — qui rend ce quotidien de professeur, pourtant banal, immédiatement vivant. On retrouve la même logique chez Paul Auster dans Léviathan : le monde du quotidien, très ordinaire, occupe la majeure partie du roman, mais il devient passionnant parce qu’un prologue explique dès le départ pourquoi le narrateur doit raconter son histoire le plus vite possible, avant d’être arrêté par la police.

Il existe deux cas précis où vous pouvez vous dispenser de prologue : quand votre roman s’ouvre directement sur l’élément déclencheur, ou quand votre premier chapitre crée déjà, à lui seul, suffisamment de curiosité. Dans tous les autres cas — en particulier si votre monde du quotidien est un peu terne —, le prologue reste le raccourci le plus sûr pour donner faim au lecteur avant même que l’aventure ne commence vraiment.

Ce que l’élément déclencheur déclenche vraiment

Un élément déclencheur réussi ne se contente pas de faire sortir le protagoniste de chez lui : il avance, renforce, développe ou contrecarre son désir conscient — et s’il n’avait pas encore de désir inconscient, c’est précisément ce moment qui doit le faire naître. C’est le croisement de ces désirs avec l’élément déclencheur qui génère l’objectif du protagoniste : un grand objectif pour tout le roman, et souvent des objectifs d’étape, conscients ou inconscients, qu’il vaut mieux noter noir sur blanc sur votre fiche de personnage.

Juste après, dans la structure complète, vient une étape corollaire que l’on appelle le passage du seuil : l’instant où le protagoniste prend conscience qu’il doit agir, qu’il doit quitter son monde du quotidien pour entrer dans celui de l’aventure afin de rétablir l’équilibre rompu. Ce passage du seuil peut être la conséquence immédiate de l’élément déclencheur, ou une conséquence plus réfléchie, qui vient un peu après ; il tient le plus souvent en un paragraphe, parfois en un chapitre, mais toujours un chapitre court. C’est grâce à lui que le lecteur comprend enfin l’attitude de votre protagoniste et peut, comme on dit, « entrer dans sa peau ».

Exercice pratique

Avant de poursuivre votre lecture, reprenez le début de votre roman en cours (ou d’un projet que vous préparez) et répondez à ces trois questions, directement inspirées du défi que propose Fred Godefroy dans sa formation :

  • Pouvez-vous identifier, en une phrase, l’instant exact de votre élément déclencheur — celui où les règles du jeu changent pour votre protagoniste ?
  • Cet élément déclencheur est-il relié, même indirectement, à votre antagoniste ou aux germes déjà présents dans votre monde du quotidien, plutôt qu’à un hasard extérieur ?
  • Avez-vous écrit, ou au moins esquissé, le passage du seuil qui doit suivre — le moment où votre protagoniste comprend qu’il doit agir ?

Si vous ne savez répondre à aucune de ces trois questions, c’est probablement le signe que votre roman n’a pas encore véritablement commencé, quel que soit le nombre de pages déjà écrites.

Pour aller plus loin

L’élément déclencheur n’est que la deuxième des neuf étapes de la structure héroïque mise au point par Fred Godefroy. Pour comprendre comment elle s’articule avec le monde du quotidien qui la précède et les huit étapes qui la suivent, direction le livre Comment structurer vos romans à succès, qui détaille l’ensemble de cette structure en neuf étapes pas à pas.

Pour aller encore plus loin et construire, chapitre par chapitre, votre élément déclencheur, le passage du seuil qui l’accompagne et la rencontre avec votre mentor, la formation « Comment écrire un roman » propose un accompagnement complet, module après module, pour transformer ces principes en pages réellement écrites.

Inscrivez-vous pour recevoir le guide des 7 erreurs des écrivains débutants

Vous recevrez le guide ainsi que de nombreux conseils pour vous aussi écrire des romans à succès

En application du RGPD, vous contrôlez vos données personnelles et vous pouvez vous désinscrire à tout moment. Pas de spam