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Archétypes de personnages : les utiliser sans cliché

Les archétypes de personnages : Mentor, Ombre, Gardien du Seuil… comment les utiliser sans tomber dans le cliché

Dans Star Wars, vous n’avez jamais eu besoin qu’on vous explique qui était Yoda. Petit, vert, voix particulière : en quelques secondes, vous saviez que vous aviez affaire à un mentor, instinctivement, avant même d’avoir vu le film en entier.

C’est tout le pouvoir des archétypes. Ce sont des personnages universels et récurrents, présents dans les mythes depuis des siècles, que votre lecteur reconnaît sans effort parce qu’il les a déjà croisés des centaines de fois, dans d’autres romans, d’autres films, d’autres histoires qu’on lui a racontées enfant. Bien utilisés, ils vous font gagner un temps précieux : plus besoin de tartiner des pages de description, le lecteur comprend tout de suite à qui il a affaire. Mal utilisés, ou utilisés sans précaution, ils produisent l’effet inverse : des personnages plats, prévisibles, qu’on a déjà vus cent fois ailleurs. C’est précisément la frontière entre un archétype efficace et un cliché que nous allons explorer ici.

Archétype et fonction : deux choses différentes qu’on confond trop souvent

Avant d’aller plus loin, il faut lever une confusion fréquente chez les auteurs débutants : un archétype n’est pas une fonction.

La fonction, c’est le rôle qu’un personnage joue pour faire avancer l’histoire. L’archétype, lui, caractérise ce personnage de manière schématique : c’est son image, sa structure psychologique de surface, celle que le lecteur reconnaît immédiatement. Un personnage porte toujours un archétype et une fonction, les deux travaillent ensemble mais ne se confondent pas.

Autre point essentiel que beaucoup d’auteurs ignorent : en réalité, tous vos personnages portent en eux tous les archétypes à la fois. Ils s’expriment selon les situations, mais un seul prédomine à un instant donné. Prenez un homme de main classique : son archétype principal, c’est le gros bras, celui qui cogne sur ordre. Mais à un autre moment de l’histoire, ce même personnage peut endosser le masque du conseiller. Dans l’écrasante majorité du récit, cependant, il doit rester identifiable comme le gros bras, sans quoi le lecteur perd ses repères.

Pourquoi cette identification rapide compte-t-elle autant ? Parce qu’elle vous fait économiser des tonnes de description inutile. Un gros bras, c’est un gros bras : musclé, bras droit du patron, capable de cogner à la demande. Pas besoin de l’expliquer sur trois paragraphes, le lecteur a déjà la base en tête. C’est ce que Fred Godefroy appelle donner des points de repère au lecteur, et c’est la raison pour laquelle toute histoire, sans exception, est construite sur des archétypes. Un lecteur ou un spectateur a appris, de manière largement inconsciente, à reconnaître ces figures récurrentes. C’est un langage commun, presque universel, que l’auteur et son lecteur partagent sans même en parler.

Le psychiatre Carl Jung est le premier à avoir identifié ces figures comme des symboles universels de l’imaginaire collectif. Mais attention : il n’existe pas de liste officielle et figée des archétypes. Chaque auteur développe sa propre compréhension du sujet, au fil de ses lectures et de ses recherches personnelles. On peut ainsi croiser, selon les sources, le bon flic et le méchant flic, le sage magicien, le roi impartial, la reine-mère, le chasseur solitaire, l’artiste hors du monde, le conseiller occulte, le rebelle provocateur, le clown de service… La liste est, dans les faits, quasiment infinie.

Pourquoi il faut absolument camoufler vos archétypes

Voici le cœur du sujet, et la raison pour laquelle cet article existe : un archétype non camouflé, c’est généralement de la grosse artillerie. C’est lourd, c’est visible à des kilomètres, et c’est exactement ce qui transforme un personnage pourtant bien pensé en un cliché ambulant.

L’art de l’auteur, c’est justement de savoir camoufler ses archétypes. Concrètement, cela veut dire laisser suffisamment d’espace à l’imagination du lecteur pour qu’il comprenne de lui-même à quel archétype il a affaire, sans que vous ayez besoin de le lui asséner frontalement. Pourquoi ce camouflage est-il nécessaire ? Parce qu’un archétype, par nature, n’est pas humain : c’est une image, une abstraction. Prenez l’archétype du connard. Tout le monde sait instinctivement ce que c’est. Mais le personnage que vous construisez est peut-être, en réalité, un père adorable avec ses enfants, un mari fidèle et amoureux, tout en étant un vrai connard au travail avec ses collègues. L’archétype est là, présent, mais recouvert d’une couche de vernis humain qui le rend crédible et intéressant plutôt que caricatural.

C’est exactement ce que fait Game of Thrones avec une maestria redoutable : il n’y a pas deux personnages qui se ressemblent dans cette série, alors même qu’elle est peuplée d’archétypes à chaque coin de scène. L’énorme travail de préparation en amont permet à chaque personnage de se distinguer nettement des autres, tout en restant immédiatement identifiable pour le spectateur.

Une règle pratique à retenir : camouflez fortement vos personnages principaux, et de façon plus légère vos personnages secondaires. Ce n’est même pas nécessaire pour vos simples figurants, la prostituée du coin de rue ou le pilier de comptoir du bar habituel : eux font partie du décor, et un archétype brut, sans vernis, suffit amplement à leur donner vie en une phrase.

Votre protagoniste constitue un cas à part. Comme vous l’avez déjà caractérisé en profondeur par ailleurs, vous pouvez vous permettre de rendre visibles, à certains moments précis de l’histoire, les différents archétypes qu’il incarne tour à tour, sans jamais risquer la caricature. Un héros classique, par exemple, qui recueille au fil de son aventure un gamin des rues devenu son compagnon de route, endosse alors ponctuellement le masque du mentor, tout en restant fondamentalement le héros de votre histoire.

Les archétypes essentiels à maîtriser

Au-delà du protagoniste et de l’antagoniste, que nous avons déjà abordés dans un précédent article, voici les figures archétypales que tout auteur doit connaître pour construire une distribution de personnages solide et reconnaissable.

Le Mentor

C’est un archétype quasiment incontournable dans toute histoire. Son rôle est d’enseigner au héros ce qu’il ne sait pas encore, afin qu’il puisse réussir à la fin de son parcours. Contrairement à une idée reçue, le mentor n’est pas forcément un personnage âgé : son rôle peut tout aussi bien consister à remettre un objet précis au héros, une carte par exemple, plutôt qu’un enseignement verbal.

Star Wars en propose plusieurs variations à lui seul : Yoda, Obi-Wan Kenobi, mais aussi, plus surprenant, Dark Vador et l’Empereur, qui jouent eux aussi un rôle de mentor négatif. Attention cependant à ne pas multiplier les mentors sans discernement : un mentor principal doit vraiment se distinguer des autres. Gandalf dans Le Seigneur des anneaux et Dumbledore dans Harry Potter illustrent les cas, rares, où un même personnage cumule plusieurs archétypes à la fois : le sage, le mentor, le magicien et le guerrier.

Le Messager

Dans la mythologie grecque, le messager est le seul archétype directement incarné par un dieu, Hermès, ce qui en dit long sur son importance narrative. Hermès cumule plusieurs qualités précieuses pour un personnage de roman : il jouit d’une neutralité relative entre les différentes parties en présence, il connaît tout le monde, il sait toujours où trouver les gens, et on fait appel à lui pour des missions variées. C’est aussi, symboliquement, le dieu de la chance, celui qu’on remercie en silence lorsqu’une rencontre inattendue change le cours d’une histoire.

Transposé dans votre roman, le messager peut prendre une multiplicité de formes : l’informateur de bas étage, le meilleur ami qui donne un conseil décisif au bon moment, le détective privé qui transmet un renseignement crucial, ou même un simple objet comme une lettre. Il peut être neutre, allié, adversaire, ou jouer sur une fausse apparence dans un sens ou dans l’autre. C’est un prototype de personnage extrêmement malléable, qui se suffit généralement à lui-même, sans avoir besoin d’être couplé à un autre archétype. Aragorn, dans Le Seigneur des anneaux, cumule ainsi protagoniste, messager et guerrier en une seule figure. Conseil pratique : si vous avez plusieurs messagers dans votre histoire, choisissez-en un qui soit plus central et plus riche que les autres. Votre récit y gagnera en cohésion.

L’Ombre

C’est, sans doute, l’archétype le plus difficile à construire correctement. L’ombre est l’incarnation physique et morale du côté obscur de votre protagoniste. Sa fonction est de montrer ce que ce dernier pourrait devenir s’il cédait à ses pulsions les plus sombres, s’il se laissait glisser du « côté facile » qui, à chaque instant d’une histoire bien construite, le tente discrètement.

Il ne peut y avoir qu’une seule véritable ombre par protagoniste. Dark Vador est l’ombre parfaite de Luke Skywalker, du premier au dernier film. Gollum est celle de Frodon dans Le Seigneur des anneaux : à travers sa déchéance physique et morale accumulée sur cinq cents ans de possession de l’anneau, on observe le parcours exact que suivrait Frodon s’il cédait lui aussi à cette tentation. Fight Club pousse le concept encore plus loin, puisque Tyler Durden se révèle être la pure projection psychique du narrateur, tout ce qu’il rêve d’être sans jamais oser l’incarner.

Chaque fois que votre protagoniste triomphe d’une ombre, il triomphe en réalité d’une part négative de sa propre personnalité. C’est un processus initiatique, que votre héros franchit étape par étape. Pour en construire une, soulignez d’abord les côtés les plus sombres de votre protagoniste, puis attribuez ce rôle à un personnage déjà existant dans votre distribution, ou créez-en un de toutes pièces. Étudiez ensuite comment cette ombre va servir de miroir initiatique, et notez en une phrase la leçon précise que votre protagoniste en retire.

Le Gardien du Seuil

Son rôle est simple à énoncer : il protège un passage, et interdit au protagoniste de le franchir sans combattre, discuter, négocier, payer, ou le contourner d’une manière ou d’une autre. Il peut être relié à votre antagoniste, faire simplement partie du décor, se révéler être un mentor rencontré en chemin, ou agir en totale indépendance, qu’il soit allié ou adversaire selon les circonstances.

Dans Collatéral de Michael Mann, le chauffeur de taxi interprété par Jamie Foxx doit entrer dans une boîte de nuit pour récupérer une information vitale ; plusieurs videurs tentent de l’en empêcher. Dans Le Portrait de Dorian Gray, exemple vertigineux de sophistication, Dorian Gray est simultanément protagoniste, antagoniste et gardien du seuil, puisqu’il protège lui-même, dans son grenier, le portrait maudit qui lui permet de rester éternellement jeune.

Une astuce très efficace pour éviter la caricature consiste à coupler ce gardien du seuil avec un autre archétype : un gardien du seuil-mentor, un gardien du seuil-messager, un gardien du seuil-antagoniste. Cette combinaison évite l’effet « obstacle gratuit » et enrichit considérablement votre intrigue.

La Femme tentatrice

Moins connu que les précédents, cet archétype mérite pourtant toute votre attention : son rôle est de libérer le protagoniste de ses croyances erronées en le confrontant brutalement à la réalité de ses illusions. C’est la révélation du vrai visage de ce qu’il croyait acquis, la vérité nue loin des illusions qu’il s’était forgées.

Elle peut prendre de très nombreux visages selon votre histoire : l’épouse du protagoniste, l’épouse de l’antagoniste, une femme mariée, une serveuse du bar habituel, la meilleure amie de sa femme… Le cas le plus classique, si votre protagoniste est en couple au moment où survient cette étape, c’est l’adultère assuré. Elle peut aussi incarner des passions destructrices ou un attachement démesuré à des biens matériels. L’essentiel à retenir, c’est qu’elle fracasse la réalité du protagoniste, qu’elle soit finalement une alliée ou une adversaire. Et si votre protagoniste est une femme, cet archétype devient naturellement un homme tentateur.

Quelques autres archétypes utiles à connaître

D’autres figures reviennent fréquemment et méritent d’être dans votre boîte à outils. Le guerrier, abondamment présent dans Game of Thrones, où aucun des nombreux porteurs de cet archétype ne se ressemble. L’escroc, d’abord sympathique en apparence, capable de manipuler autrui pour atteindre des objectifs contraires aux leurs, mais toujours après avoir patiemment gagné leur confiance, contrairement au simple voleur, qui entre dans un lieu pour y dérober directement un objet au héros, comme l’illustre la scène du coffre-fort dans The Dark Knight Rises. Et l’espion, qui dispose toujours d’une couverture, fidèle à une cause ou mercenaire vendu au plus offrant, comme le montre La Taupe, adapté du roman de John Le Carré.

Où commence le cliché

Un cliché, ce n’est rien d’autre qu’un archétype appliqué à un personnage principal, protagoniste, antagoniste ou personnage secondaire important, sans qu’il soit recouvert de ce fameux vernis humain dont nous parlions plus haut. C’est un archétype à nu, exposé tel quel, sans travail de personnalisation.

Les téléfilms américains tournés avec de petits budgets en sont souvent gorgés, tout comme le western des décennies 1960 et 1970. La logique est toujours la même : par souci de simplicité, ou par manque de temps, on laisse l’archétype brut faire tout le travail, sans jamais le nuancer. Le résultat est immédiatement perceptible par le lecteur, même s’il ne saurait pas mettre de mots dessus : quelque chose sonne faux, déjà-vu.

La bonne nouvelle, c’est que la solution est exactement celle que nous venons de détailler : plus vous personnalisez un archétype avec les techniques de construction de personnage vues par ailleurs (désir conscient, désir inconscient, faiblesse, contradictions internes), moins il risque de sombrer dans le cliché, quel que soit l’archétype de départ que vous avez choisi pour lui.

Exercice pratique : la fiche d’archétype camouflé

Prenez un personnage secondaire important de votre roman en cours, ou à défaut d’une idée de roman déjà en préparation. Répondez aux questions suivantes, une par une, sur une feuille ou dans votre logiciel d’écriture.

Quel est son archétype prédominant parmi ceux vus dans cet article, ou parmi d’autres archétypes que vous identifiez vous-même ? Quels autres masques archétypaux pourrait-il, ponctuellement, emprunter à certains moments précis de votre histoire ? Quels sont les codes archétypaux évidents associés à cet archétype, ceux que tout lecteur reconnaîtrait instantanément si vous les exposiez sans filtre ? Et surtout : quel vernis humain, quelle contradiction, quel détail inattendu pouvez-vous ajouter pour camoufler cet archétype et le rendre crédible plutôt que caricatural ?

Si vous peinez à répondre à cette dernière question, c’est le signe que ce personnage reste, en l’état, un pur cliché ambulant. C’est précisément l’endroit où concentrer votre prochain effort d’écriture ou de réécriture.

Ce qu’il faut retenir

Les archétypes ne sont pas vos ennemis : ce sont des outils puissants, hérités de milliers d’années de récits, qui vous permettent d’installer vos personnages dans l’esprit de votre lecteur en quelques phrases à peine. Le danger n’est jamais de les utiliser, mais de les utiliser nus, sans ce travail de camouflage qui transforme une image universelle en un être humain crédible. Identifiez l’archétype dominant de chaque personnage, acceptez qu’ils en portent tous plusieurs à la fois, et consacrez le temps nécessaire à les recouvrir de ce vernis d’humanité qui fait toute la différence entre un cliché et un personnage dont on se souvient.


L’ensemble des archétypes détaillés dans cet article, avec les techniques complètes pour les construire et les personnaliser, est développé en profondeur dans Comment créer des personnages de romans à succès.

Pour aller plus loin et structurer l’ensemble de votre méthode d’écriture, de l’idée jusqu’à la vente de votre roman, retrouvez également la formation complète Comment écrire un roman.