Votre première phrase a peut-être tout pour elle : de l’énergie, du danger, des hameçons barbelés destinés à ferrer le lecteur. Mais si le paragraphe qui suit opère un changement de décor en douce, le lecteur sera plus agacé qu’impressionné.
Prenons un exemple de première phrase mensongère :
Jeanette franchit le virage du sentier de montagne et se retrouva nez à nez avec un énorme grizzly. L’ours se dressa sur ses deux pattes et rugit dans sa direction.
Effrayant, non ? Cette première phrase nous entraîne dans un récit palpitant, parce que nous voulons découvrir ce qui va arriver à la pauvre Jeanette, prise au piège. Puis nous continuons à lire…
Je tournai une nouvelle page du livre et baissai les yeux vers mes deux enfants aux yeux écarquillés, blottis sous mes bras.
— Trop effrayant pour vous ?
Si vous imaginez le bruit de l’air qui s’échappe d’un ballon crevé, vous avez à peu près saisi la sensation de quiconque lit cette histoire. Bien sûr, la première phrase de l’auteur nous a ferrés — mais c’était un tour de passe-passe minable. Le livre ne parle même pas de Jeanette, et celle-ci ne risque certainement pas de finir en tranche de viande dans le sandwich de dix heures du grizzly.
4 types de premières lignes qui mentent au lecteur
Ce genre de tromperie peut prendre plusieurs formes, parmi lesquelles…
1. La première ligne « rêve »
Brett suffoquait, luttant contre la traction du courant, tandis qu’une nouvelle vague lui écrasait le visage.
Soudain, le hurlement de son réveil l’arracha au sommeil, et il se redressa dans son lit avec un soupir de soulagement.
Juste un rêve, Dieu merci.
2. La première ligne « blague »
Quand Kelly hurla, Joanna se détourna de ses hamburgers pour découvrir sa meilleure amie un couteau à légumes à la main et du sang partout sur les doigts. Joanna se précipita, attrapant un torchon pour étancher le sang.
Kelly éclata de rire et se mit à lécher la substance rouge sur sa main.
— Je t’ai eue ! C’est juste du ketchup.
3. La première ligne hyperbolique
— Ma vie est finie ! sanglota Sandra dans le téléphone. Tu réalises ce que ça veut dire ? Je vais devoir m’installer en Argentine sous un faux nom !
— Calme-toi, dit Callie. Tu as raté ta coupe de cheveux, et alors ?
4. La première ligne « fausse alerte »
Eric leva les yeux de sa classe de maternelle au moment où l’alarme incendie se mit à hurler dans tout le bâtiment et où les sprinklers déversèrent l’eau du plafond. Le cœur battant, il rassembla ses enfants hurlants pour l’évacuation, avant d’être arrêté à mi-chemin du couloir par le directeur, penaud. Quelqu’un avait déclenché l’alarme par accident.
On peut concevoir de faire fonctionner chacune de ces ouvertures si le retournement n’est pas seulement un mensonge, mais un élément important de caractérisation (par exemple, l’ouverture hyperbolique pourrait servir à montrer que Sandra est superficielle, complexée et portée à l’hystérie). Mais trop souvent, ces accroches ne sont construites pour aucune autre raison que de permettre à une ouverture par ailleurs insipide de démarrer en fanfare.
Reprenez votre première phrase et posez-vous les questions suivantes.
- Fait-elle croire au lecteur qu’il se passe quelque chose, alors qu’en réalité il ne se passe rien ?
- Les informations qui suivent prolongent-elles correctement la tension installée par cette première ligne ?
Si la réponse est non, votre première phrase ment peut-être à vos lecteurs sans même que vous vous en rendiez compte. Les lecteurs méritent toujours d’être traités avec plus de respect que cela.
Pour aller plus loin sur l’ouverture de votre histoire, voyez aussi : Les secrets de la structure de l’histoire, partie 2 : l’accroche et Les secrets de la structure de l’histoire, partie 3 : le premier acte.
Pour aller plus loin
Les livres de K.M. Weiland traduits en français :
Structurez votre roman

Les 5 secrets de la structure du récit
