Une idée de roman ne prévient jamais avant de disparaître. Elle traverse votre esprit en une seconde ou deux, pendant que vous faites la queue à la boulangerie, que vous écoutez une conversation à la terrasse d’un café, ou que vous êtes à moitié endormi dans les transports. Si vous ne la notez pas immédiatement, elle s’évapore, et avec elle, peut-être, la graine d’un futur roman.
C’est pour cette raison très simple que tout écrivain professionnel a un point commun : il a toujours un carnet à idées sur lui. Pas dans le tiroir du bureau, pas « quelque part à la maison » : sur lui, en permanence, prêt à dégainer aussi vite qu’un stylo peut sortir d’une poche.
Cette règle paraît presque trop basique pour mériter un article entier. Et pourtant, c’est probablement l’habitude la plus négligée par les auteurs débutants, et l’une des plus rentables sur la durée d’une carrière d’écrivain.
La règle d’or : tout noter, sans jamais juger
Où que vous soyez, quelle que soit votre activité du moment, ayez toujours un carnet à idées sur vous. Une idée est tellement volatile que vous ne disposez que de quelques secondes pour la noter en quelques mots avant qu’elle ne s’efface.
Peu importe qu’elle vous semble géniale ou complètement anodine sur le moment, complète ou seulement à moitié formée : un jour, elle servira. Sur l’instant, vous ne connaissez jamais le véritable potentiel d’une idée. C’est justement le piège dans lequel tombent la plupart des auteurs en herbe : ils filtrent avant de noter, ils décident eux-mêmes qu’une idée « ne vaut pas le coup », et ils la laissent filer.
Dans son livre Comment avoir des idées de romans à succès, le romancier Fred Godefroy raconte avoir un jour retrouvé, au fond d’un carton, un vieux carnet rempli de notes prises quinze ans plus tôt. À l’époque, il jugeait ces notes médiocres. En les relisant, il y a découvert de véritables pépites, complètement oubliées. Comme le disait Stephen King : « Un lecteur qui lit tout ce qu’on publie ne lit en réalité que 10 % de tout ce qu’on a écrit. » Ce principe s’applique tout autant à vos carnets : la majorité de ce que vous y notez ne servira jamais directement, mais vous ne pouvez pas savoir à l’avance laquelle de vos notes fera partie des 10 % qui comptent. La seule façon de ne pas perdre cette pépite, c’est de l’avoir notée.
D’où la règle d’or, sans exception : le principal est de tout noter. Ne jugez jamais une idée sur l’instant. Un détail anodin observé dans une file d’attente peut devenir, des années plus tard, le point de départ d’une saga de plusieurs centaines de pages. Gardez cette idée en tête à chaque fois que vous hésitez à sortir votre carnet pour « si peu ».
Choisir et organiser son carnet : il n’y a pas une seule bonne méthode
La bonne nouvelle, c’est qu’il n’existe pas de méthode unique et obligatoire pour tenir un carnet à idées. La meilleure est celle qui vous correspond, celle avec laquelle vous vous sentez à l’aise au quotidien. Quelques pistes concrètes, observées chez des auteurs professionnels, pour vous aider à trouver la vôtre :
Multipliez les formats. Achetez plusieurs carnets, de tailles différentes. Selon que vous portez un sac à main, un manteau d’hiver ou juste une poche de jean, la taille de ce que vous pouvez transporter change. L’essentiel est d’en avoir toujours un sur vous, accompagné d’un bon stylo ou d’un feutre. Un dicton bien connu des musiciens de musique classique résume l’idée : « Pas de crayon, pas de cachet. » Un musicien qui n’a pas de quoi noter les indications du chef d’orchestre ne peut pas faire son travail correctement. Pour un écrivain, c’est exactement pareil.
Codez vos notes par couleur. Certains auteurs gardent toujours sur eux plusieurs feutres de couleurs différentes, pour distinguer d’un coup d’œil si une idée notée concerne une situation, un personnage ou un lieu.
Structurez par catégories. D’autres organisent directement leur carnet en six rubriques, correspondant aux grandes catégories de la préparation d’un roman : personnages, genres, lieux, structures, styles, histoires. Un simple sommaire en début de carnet suffit à s’y retrouver rapidement des mois plus tard.
Ou passez à l’oral. Certains écrivains enregistrent leurs idées sur leur téléphone ou sur un dictaphone. L’avantage d’un dictaphone un peu sophistiqué est de proposer plusieurs pistes d’enregistrement séparées : une piste pour les idées de personnages, une pour les lieux, etc. On peut aussi revenir compléter un enregistrement déjà commencé, ce qui évite de devoir fouiller dans des dizaines de notes vocales pour retrouver celle qui correspond. Comptez une centaine d’euros pour un dictaphone correct, qui permet en plus de transférer ensuite tous les enregistrements sur ordinateur et de se constituer une véritable base d’idées audio.
Peu importe le système choisi : un bon auteur produit plusieurs dizaines d’idées par jour, dans toutes les catégories. Il ne les juge pas. Parfois ce sont trois mots griffonnés, parfois une page entière. Cela n’a aucune importance : tant que vous les notez, vous disposerez, au bon moment, d’un diamant brut à tailler.
Pourquoi noter sans juger : l’image du filet à papillons
Il y a une raison précise pour laquelle il ne faut jamais filtrer ses idées au moment de les noter : une idée qui surgit spontanément — en voyant un film, en entendant une conversation, en repensant à une anecdote qu’un ami vous a racontée — est ce qu’on appelle une idée instinctive. Elle est primaire, brute, parfois bonne, parfois sans intérêt. Mais on ne le sait jamais sur le moment.
Une idée instinctive est comme un papillon qui passe devant vous : l’instant d’après, il est déjà loin, et il ne vous reste qu’un vague souvenir de ses couleurs. C’est exactement pour cette raison qu’on a inventé le filet à papillons — l’équivalent, pour un écrivain, du carnet à idées. Une idée instinctive se capture au vol, à l’instant précis où elle traverse votre esprit. Vous n’avez pas le temps de réfléchir à sa valeur : il faut l’attraper, immédiatement, avant qu’elle ne disparaisse.
Ces idées brutes ne sont volontairement PAS encore des idées de romans. Elles sont la matière première, rien de plus — un peu comme le vent qui, seul, ne produit pas d’électricité : il faut une éolienne pour le transformer en quelque chose d’exploitable. Vos idées instinctives sont le vent ; le travail que vous ferez ensuite dessus, pour en faire une véritable idée de roman construite, c’est l’éolienne.
Un exemple concret suffit à illustrer le principe. Un soir, dans un self-service, l’auteur qui raconte cette anecdote se retrouve encerclé à la sortie par une quinzaine de voyous, en compagnie d’un ami ancien militaire. Ce dernier, d’un ton parfaitement assuré, lance : « Bon, on se les fait tous ? » Les voyous, déstabilisés par cette assurance totale, les laissent passer sans encombre. Cette scène vécue, notée telle quelle dans un carnet sur le moment, n’est encore qu’une idée instinctive : une situation, une tension, un personnage marquant. Ce n’est pas un roman. C’est une pépite brute, en attente d’être travaillée.
De l’idée brute à l’idée exploitable
C’est là que le carnet prend toute sa valeur : il devient un réservoir dans lequel on peut puiser au moment de construire une véritable idée de roman, ce qu’on appelle une « idée neuve ». Concrètement, l’auteur qui souhaite écrire un roman d’espionnage réaliste, par exemple, va rouvrir tous ses carnets de notes et laisser resurgir certaines idées instinctives accumulées au fil du temps. Il en sélectionne quelques-unes, en écarte d’autres, et les combine pour aboutir à une véritable idée structurée : un jeune homme tombe amoureux d’une serveuse à 18 ans, la perd de vue, la retrouve vingt-deux ans plus tard alors qu’il traverse une dépression — et découvre qu’elle est devenue officier traitant, qu’elle le manipule pour une mission suicide, et que leur histoire d’amour ressurgit au pire moment possible.
Cette idée neuve n’est pas sortie de nulle part un matin, par magie. Elle est le résultat d’un tri et d’un assemblage d’idées instinctives accumulées au fil des mois, voire des années, dans un carnet. Sans ce carnet, la matière première n’existe simplement pas au moment où l’auteur en a besoin.
Retenez ce chiffre comme ordre de grandeur : un carnet à idées bien rempli doit contenir plusieurs centaines, voire un bon millier d’idées instinctives accumulées, avant même de commencer à en assembler certaines pour construire un roman. Cela peut sembler énorme, mais c’est précisément ce volume qui garantit d’avoir, au bon moment, suffisamment de matière pour faire des combinaisons intéressantes.
9 idées sur 10 finissent à la poubelle — et c’est très bien ainsi
Une fois le carnet rempli, une question se pose inévitablement : comment savoir si une idée est assez solide pour devenir un roman ? La réponse est aussi simple que frustrante : il faut s’y faire, neuf idées sur dix ne donneront pas une bonne histoire. Ce n’est pas un échec, c’est la norme.
Une idée, à ce stade, ressemble à un gros bout de glaise bien dur. En la travaillant, en l’humidifiant, on peut commencer à sentir s’il y a un potentiel ou non. Mais attention : sentir un potentiel ne veut pas dire tenir un roman entre les mains. Cela veut dire, au mieux, qu’il existe une base qu’il faudra encore préparer, écrire, réécrire, puis proposer à des lecteurs ou des éditeurs.
Pour vérifier concrètement si une idée a ce potentiel, il existe un test simple et redoutablement efficace, à faire directement à partir de votre carnet.
Exercice pratique : le test des 50 scènes
Prenez une idée qui vous trotte dans la tête depuis un moment, notée dans votre carnet ou fraîchement surgie. Installez-vous avec un stylo (ou un fichier texte), et suivez ces étapes :
- Résumez votre idée initiale en trois lignes maximum.
- Donnez-vous deux à trois heures, pas plus, pour lister 50 scènes possibles liées à cette idée. Chaque scène doit tenir en une seule phrase.
- Ne cherchez pas l’ordre logique : une scène de fin, de début ou de milieu, peu importe. Notez-les dans le désordre, au fil de ce qui vient.
- Ne jugez rien pendant l’exercice. L’objectif n’est pas la qualité à ce stade, c’est la quantité et la spontanéité. Écrivez pour vous, pas pour plaire à un lecteur imaginaire : cette préoccupation prématurée est l’une des principales causes de blocage.
- Mettez un chronomètre. La contrainte de temps est volontaire : elle empêche l’autocensure et pousse l’imagination à s’emballer.
Le verdict est simple : une idée de roman avec laquelle vous n’arrivez pas à générer au moins 50 scènes en quelques heures, sans avoir à vous forcer, n’est probablement pas une bonne idée de base. À l’inverse, si les scènes s’enchaînent presque toutes seules, que des détails supplémentaires vous viennent en cours de route sur tel personnage ou tel lieu, notez-les aussitôt dans la marge : c’est le signe que vous tenez quelque chose de solide.
Ce qu’il faut retenir
Un carnet à idées n’est pas un gadget d’auteur en devenir : c’est un outil de travail au même titre qu’un stylo ou un traitement de texte. Il repose sur trois principes simples, mais qu’il faut appliquer avec discipline : toujours l’avoir sur soi, tout noter sans jamais juger sur l’instant, et accepter qu’une grande majorité de ce qui y est consigné ne servira jamais directement — tout en sachant que c’est justement dans cette masse que se cachent les quelques idées qui, une jour, deviendront un roman.
Commencez dès aujourd’hui, même avec un simple carnet de poche ou une note vocale sur votre téléphone. Dans six mois, vous aurez un réservoir d’idées instinctives dans lequel puiser. Dans un an, vous ne comprendrez plus comment vous faisiez avant.
Cette méthode de tri et de construction des idées, du Super-Concept jusqu’à l’intrigue complète, est détaillée en profondeur dans Comment avoir des idées de romans à succès, qui consacre plusieurs chapitres à la constitution et à l’exploitation d’un carnet à idées.
Pour aller plus loin et structurer l’ensemble de votre méthode d’écriture, de l’idée jusqu’à la vente de votre roman, retrouvez également la formation complète Comment écrire un roman.