Beaucoup d’auteurs débutants pensent qu’une intrigue, aussi bien construite soit-elle, suffit à remplir un roman. C’est une erreur qui se paie cher : sans renfort, une intrigue principale s’use vite, même excellente. Elle devient prévisible, elle respire mal, elle ne fait pas illusion sur trois cents pages. Ce qui lui donne de l’épaisseur, ce qui la rend crédible et vivante, ce sont les intrigues secondaires. Encore faut-il savoir combien en créer, à quoi elles servent vraiment, et comment éviter qu’elles prennent le pas sur l’histoire qu’elles sont censées soutenir. C’est tout l’objet de ce chapitre central de la méthode de Fred Godefroy.
Une seule intrigue principale, des intrigues secondaires toujours moins importantes
Première règle, incontournable : il n’y a jamais qu’une seule intrigue principale dans un roman. Seconde règle, qui en découle directement : les intrigues secondaires ont obligatoirement moins d’importance, en termes d’enjeu et d’objectif, que l’intrigue principale. Elles sont là pour soutenir, compléter, enrichir, étoffer, expliciter ou compliquer l’intrigue principale — jamais pour lui faire concurrence. Une intrigue secondaire peut durer une page comme se dérouler en parallèle de tout le roman, par exemple comme une fausse piste.
L’intrigue secondaire est, dans l’immense majorité des cas, liée à l’intrigue principale, de près ou de loin. Elle n’est jamais là pour faire joli. Dans les rares cas où elle ne l’est pas, sa fonction est d’apporter au protagoniste, à l’antagoniste, à un personnage secondaire ou à l’univers un élément vital, sans lequel l’objectif et l’enjeu resteraient hors de portée. Dans ce cas précis, restez vigilant à ne pas tomber dans le deus ex machina, c’est-à-dire une solution surgie de nulle part qui n’a jamais été préparée.
On pourrait parfois croire qu’un roman contient plusieurs intrigues principales à la fois. C’est faux : il n’y en a toujours qu’une seule, entourée d’intrigues secondaires suffisamment travaillées pour qu’on les confonde avec elle. L.A. Confidential en est l’exemple le plus spectaculaire : trois protagonistes, chacun suivant sa propre enquête, un enchevêtrement qui donne l’impression d’une fresque éclatée en plusieurs histoires. Ce n’est qu’au climax, quand les intrigues se rejoignent, que l’on comprend qu’il n’y avait depuis le début qu’un seul fil rouge. Trois points de vue, d’innombrables intrigues secondaires, mais une seule intrigue principale : étudier cette construction vaut, à elle seule, une formation complète sur le sujet.
L’intrigue secondaire est en somme une branche de l’intrigue principale, qui exploite un écosystème mineur et complémentaire pour mieux faire comprendre l’écosystème plus vaste de l’histoire. Stephen King le rappelle dans son essai Écriture : tout ce que l’on écrit doit nourrir l’histoire. Si une intrigue secondaire n’apporte rien, si le roman fonctionnerait exactement pareil sans elle, alors elle n’a pas lieu d’être.
Pourquoi une intrigue secondaire est indispensable
Une intrigue secondaire n’est pas un supplément facultatif : il en faut au moins une, sans exception. Une intrigue principale seule, même dans une nouvelle courte, serait trop visible, trop facile, trop plate pour tenir un lecteur en haleine. C’est comme disposer d’un tronc sans bras ni jambes : impossible d’aller bien loin avec.
Prenez la fausse piste, forme la plus classique d’intrigue secondaire. Peut-on imaginer un thriller qui n’en contienne aucune ? Impensable. Jo Nesbø, dans Le Bonhomme de neige, égare volontairement son lecteur sur de multiples fausses pistes pour mieux le surprendre quand le vrai coupable, qu’on ne soupçonnait jamais, est enfin révélé.
Sans intrigues secondaires, l’intrigue principale semble cousue de fil blanc : elle manque de complexité, d’épaisseur, de vraisemblance. Dans un road movie, si le protagoniste traverse trois villes, il doit vivre, dans chacune, des événements différents — ce qui fait vivre l’intrigue principale sans jamais la changer. C’est exactement ce que fait Easy Rider : l’intrigue principale (vivre libre dans un monde plein de carcans) reste identique de bout en bout, mais chaque étape du voyage lui apporte une aventure secondaire qui l’empêche de devenir monotone.
Les ingrédients d’une bonne intrigue secondaire
Comme toute intrigue, une intrigue secondaire a un objectif et un enjeu — mais jamais plus importants que ceux de l’intrigue principale, sinon c’est elle qui en devient une. Elle comporte aussi ses propres obstacles : dans Easy Rider, quand les héros s’arrêtent dans une petite ville, ils terminent en prison. L’obstacle est posé, la résolution de l’intrigue secondaire (sortir de prison) arrive, et la route continue.
Une intrigue secondaire se définit également par une thématique : une histoire d’amour, une nouvelle piste, un personnage mystérieux, un lieu récurrent, un indice qui revient. C’est ce principe qui lui permet d’être disséminée, parsemée au fil du roman, sans jamais former un bloc isolé. Le défi, pour vous, est de parvenir à l’insérer naturellement dans l’intrigue principale : le lecteur ne doit jamais se dire « tiens, voilà une intrigue secondaire ». Dans un roman policier, l’indice que découvre le protagoniste crée des moments d’intensité et de révélation qui lui sont propres, en parallèle de l’intrigue principale, sans que le lecteur puisse clairement démêler l’une de l’autre. C’est ce qu’on appelle le maillage de l’intrigue.
Ce travail de construction est au cœur de Comment créer des intrigues de romans à succès, le livre de Fred Godefroy entièrement consacré à cette mécanique.
Les rôles d’une intrigue secondaire : le couteau suisse de l’auteur
Une bonne intrigue secondaire peut remplir des fonctions très différentes, et les repérer vous évitera bien des blocages.
Elle peut d’abord pallier la faiblesse d’une intrigue principale. C’est fréquent dans la romance, dont le canevas est quasi unique : ce sont les intrigues secondaires qui lui apportent profondeur, originalité et exotisme. C’est aussi ce qui explique pourquoi ce genre, malgré une intrigue principale toujours semblable, reste aussi vivant en littérature.
Elle peut donner plus de crédibilité à l’histoire. Dans The Revenant, l’intrigue secondaire liée au fils métis du protagoniste explique pourquoi celui-ci, guide en territoire hostile, inspire confiance aux trappeurs : sans elle, tout l’édifice du film s’effondrerait. C’est d’ailleurs un bon test pour juger de la qualité de votre roman : si vous pouvez retirer un élément sans que rien ne change au dénouement, il est inutile ; si vous pouvez en ajouter un sans rien casser, c’est que vous n’avez pas exploité toutes les possibilités de votre histoire.
Elle peut apporter des informations complémentaires ou essentielles. Dans La Taupe de John le Carré, l’agent envoyé en Turquie, qu’on croit retourné par le KGB, réapparaît plus tard avec des clés décisives pour l’intrigue principale qui se joue à Londres.
Elle peut faire vivre un personnage secondaire appelé à devenir important. Dans Hannibal, cent pages entières se déroulent à Florence autour d’un policier aux trousses d’Hannibal Lecter : une intrigue secondaire à part entière, qui montre comment le tueur s’est reconstruit une vie de notable, avant de se refermer sur sa mort brutale.
Elle peut présenter un monde encore inconnu du lecteur — technique de choix en science-fiction et en fantasy. Tolkien l’utilise systématiquement dans Le Seigneur des anneaux : les Rohirrims, l’anniversaire de Bilbon chez les Hobbits, la traversée de la Moria chez les Nains sont autant d’intrigues secondaires au service d’une seule culture à chaque fois.
Elle peut installer l’ambiance d’un lieu, comme chez Lovecraft, où le lieu est toujours l’épicentre des intrigues. Elle peut aussi présenter le monde du quotidien du protagoniste en pleine action plutôt qu’en pleine passivité : le prologue des James Bond avec Daniel Craig, souvent la fin d’une mission précédente, est une intrigue secondaire qui reste pourtant reliée à l’intrigue principale du film.
Elle peut enfin présenter un personnage, son passé, ses ressources, avant d’en avoir besoin : dans Collatéral, savoir que le chauffeur de taxi a eu un vrai lien avec sa dernière cliente explique, bien plus tard, pourquoi il risquera tout pour la sauver du tueur à gages qu’il transporte. Une intrigue secondaire est également idéale pour introduire une histoire d’amour dans un roman qui n’en est pas une, ou pour amener un obstacle supplémentaire dans l’intrigue principale. Retenez ceci : si vous êtes bloqué dans votre roman, pensez « intrigue secondaire ». C’est le couteau suisse de l’auteur.
Combien d’intrigues secondaires faut-il créer ?
C’est la question que se posent presque tous les auteurs en cours de préparation, et la réponse du livre de Fred Godefroy est volontairement sans dogme : il n’existe pas de règle absolue, parce que chaque roman, chaque auteur, chaque univers est différent. Tout dépend de vos besoins pour amener l’intrigue principale à son terme — c’est la seule chose qui compte réellement.
Cela dit, la formation « Comment écrire un roman » apporte des repères beaucoup plus opérationnels, à prendre comme des garde-fous plutôt que comme des lois absolues. Vous pouvez créer entre une et cinq intrigues secondaires, jamais plus : au-delà, vous risquez de diluer l’attention du lecteur et de perdre le contrôle de votre propre construction. De manière empirique, comptez une intrigue secondaire toutes les cent cinquante à deux cents pages : un roman de 300 pages en justifie rarement plus de deux, un roman de 500 pages peut en accueillir trois ou quatre.
Il y a surtout une règle de dosage à retenir par-dessus tout : l’ensemble de vos intrigues secondaires doit toujours occuper moins de pages que l’intrigue principale, qui doit, elle, représenter au moins la moitié du roman. Si ce ratio s’inverse, l’intrigue principale finit par disparaître derrière ses propres renforts — un comble.
Un cas particulier mérite d’être signalé : celui du roman à intrigues multiples, où plusieurs protagonistes suivent chacun leur propre fil. Dans cette configuration précise, chaque intrigue est traitée comme une intrigue principale à part entière, et il n’y a tout simplement pas d’intrigues secondaires au sens classique du terme. La logique de dosage décrite ici ne s’applique donc pas de la même façon ; c’est une structure à part, qui mériterait un article à elle seule.
Les deux erreurs qui ruinent un bon dosage
La première erreur est de laisser une intrigue secondaire grossir au point de brouiller la hiérarchie entre elle et l’intrigue principale. Fred Godefroy appelle ça « des intrigues pas si secondaires » : un mauvais dosage entre l’intrigue principale et ses renforts a des conséquences directes sur la cohérence entre protagoniste, antagoniste, objectif et enjeu. Toutes les cartes se brouillent, et c’est la confusion qui frappe à la porte du lecteur. Une intrigue secondaire doit rester secondaire ; l’intrigue principale doit rester clairement identifiable comme prééminente, à tout moment de la lecture.
La seconde erreur, à l’opposé, est d’en créer trop. Au-delà d’un certain seuil, les intrigues secondaires étouffent littéralement l’intrigue principale : le lecteur la perd de vue, tout comme l’objectif et l’enjeu qui en dépendent. Fred Godefroy compare cela à un jardin japonais : tout ce qui entoure la pièce maîtresse doit exister pour la magnifier, jamais pour la masquer. Si votre lecteur ne sait plus très bien quelle intrigue suivre en priorité, vous avez dépassé la limite.
Une dernière règle, non négociable celle-ci : résolvez systématiquement toutes vos intrigues secondaires, y compris celles qui se terminent après le climax mais avant la toute dernière phrase du roman. C’est ce qu’on appelle l’effet Zeigarnik, cette tension psychologique qui tient un lecteur en haleine tant qu’une promesse n’a pas été honorée. Laisser une intrigue secondaire sans conclusion n’est pas une liberté artistique : c’est une faute professionnelle qui gâche le plaisir de lecture, même si le lecteur ne saurait pas forcément dire pourquoi la fin le laisse insatisfait.
Exercice pratique : auditez les intrigues secondaires de votre roman
Prenez la liste complète des intrigues secondaires de votre manuscrit en cours, ou de votre prochain projet, et posez-vous ces sept questions pour chacune d’entre elles, telles que les formule Fred Godefroy :
- Pourquoi créer cette intrigue secondaire précise ?
- Où la commencer, où la terminer ?
- Quel personnage en est le protagoniste ?
- Quels en sont les antagonismes ?
- Comment l’intégrer naturellement à l’intrigue principale ?
- Qu’apporte-t-elle de vital à l’ensemble ?
- Si je la retire complètement, est-ce que mon édifice s’écroule ?
Si une intrigue secondaire ne survit pas à la dernière question — si le roman fonctionnerait exactement de la même façon sans elle —, coupez-la sans regret, même si vous y êtes attaché. Ensuite, comptez : combien en avez-vous au total ? Si vous dépassez cinq, cherchez lesquelles fusionner. Enfin, estimez, même grossièrement, la proportion de pages qu’elles représentent cumulées par rapport à l’intrigue principale. Si elles menacent de dépasser la moitié du livre, c’est le signal qu’il faut soit en couper une, soit redonner plus de place à votre intrigue principale.
Cet exercice, fait honnêtement, révèle presque toujours la même chose : on garde trop d’intrigues secondaires par attachement sentimental, et pas assez pour les bonnes raisons. Une intrigue secondaire qui ne sert qu’à décorer votre roman n’a, par définition, rien à y faire.
Pour aller plus loin
La construction détaillée des intrigues secondaires, avec davantage d’exemples et la méthode complète pour les relier à l’intrigue principale, fait l’objet d’un chapitre entier de Comment créer des intrigues de romans à succès, le livre de Fred Godefroy.
Si vous voulez aller plus loin et appliquer cette méthode, étape par étape, à votre propre roman, la formation complète « Comment écrire un roman » reprend l’ensemble de la méthode Godefroy, intrigues principale et secondaires comprises.