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Thème Écrire un roman

Approfondir le thème de votre histoire avec le carré thématique

Comment approfondir le thème de votre histoire ? C’est une question que la plupart des auteurs se posent un jour ou l’autre, et il existe bien des réponses.

Le thème est un concept par nature abstrait : on peut l’aborder sous de nombreux angles et pourtant avoir le sentiment de ne jamais vraiment le saisir. Mais comme il fait partie des éléments les plus importants pour créer une histoire qui a du sens, de la cohérence et de la résonance, il faut l’aborder à un moment ou à un autre de façon concrète. J’ai beaucoup écrit sur ce blog, et dans mon livre Écrire le thème de votre histoire (version papier · version Kindle), sur la manière dont une compréhension pratique de la structure du récit et des arcs narratifs de personnages permet de bâtir et d’affiner consciemment des thèmes solides.

Cette approche repose sur un constat : l’arc narratif du personnage révèle et prouve le thème, tandis que la structure du récit crée l’arc narratif et le déploie. Pour que l’intrigue, le personnage et le thème fonctionnent vraiment, ces trois éléments doivent être alignés. Si vous avez une intrigue qui fonctionne ou un arc narratif qui fonctionne, il y a de fortes chances que votre thème fonctionne lui aussi. Et si l’un des trois cloche, vous avez au moins des problèmes bien identifiés à résoudre pour renforcer l’ensemble.

Mais existe-t-il d’autres outils pratiques pour approfondir le thème de votre histoire ?

Que signifie « approfondir » un thème ?

Cela peut simplement vouloir dire « améliorer » le thème. Mais bien souvent, les auteurs qui cherchent un thème plus profond veulent en réalité élargir leur argumentation thématique et aller au-delà d’une exploration simpliste du bien et du mal. Une bonne histoire est assez complexe pour soulever plusieurs questions thématiques, dont certaines ne sont que de loin liées à la prémisse principale (ce qui n’est pas gênant tant qu’on ne leur accorde pas trop de place).

Cela peut toutefois devenir délicat très vite, car même un thème simple est parfois difficile à traiter avec cohérence. Il y a un monde entre un thème complexe, où une idée simple est explorée sous de multiples angles, et un thème compliqué, où trop d’idées disparates sont jetées contre le mur et trop peu y restent collées.

Pour gagner en complexité thématique, j’utilise personnellement, et j’adore, un outil dont on me parle souvent : le « carré thématique » de Robert McKee, présenté dans Story, un classique de l’écriture de scénario que tout passionné de récit devrait lire. Voici un aperçu rapide de cette technique et de la façon dont je m’en sers.

Qu’est-ce que le carré thématique ?

La façon la plus simple d’aborder le thème est de l’envisager comme une polarité : la vision du monde du protagoniste (exacte ou non) face à une vision opposée. Quand j’enseigne l’arc narratif de personnage, j’appelle cette polarité le mensonge et la vérité. Mais c’est forcément une description très tranchée de l’argumentation thématique. Ces termes servent seulement à représenter les points de vue du protagoniste au début et à la fin de l’histoire ; ils ne représentent presque jamais des absolus moraux. Quand c’est le cas, l’histoire devient souvent moralisatrice et trop appuyée.

Comme le fait remarquer McKee, la vie est subtile et complexe : ce n’est que rarement une question de oui ou non, de bien ou de mal. Il y a des degrés dans la négativité.

Il développe ces « degrés de négativité » en trois catégories de points de vue thématiques qui s’éloignent progressivement de la vision « positive » de départ (ce que j’appelle la vérité thématique). Ensemble, la vérité positive et ses trois contre-points de vue forment un carré thématique.

Au lieu d’opposer à la vérité positive un mensonge négatif de force égale (appelez-le contre-vérité si vous préférez), on la confronte à de nombreux arguments nuancés. Grâce à cette variation réaliste, l’histoire peut explorer aussi bien des alternatives franchement mauvaises à la vérité que des idées plus subtiles qui offrent parfois de vrais arguments contre elle.

Voici, par exemple, le carré thématique que j’ai élaboré en écrivant mon roman de fantasy Wayfarer :

Coin du carré Valeur
Vérité thématique positive Le respect
Contradictoire (l’exact opposé de la vérité) Le manque de respect
Contraire (opposé de manière plus perverse) La grossièreté
Négation de la négation (un climat où la vérité n’existe même plus) Le mépris de soi

McKee propose lui-même plusieurs exemples, dont celui-ci :

Coin du carré Valeur
Positif L’amour
Contradictoire La haine
Contraire L’indifférence
Négation de la négation La haine de soi

Les quatre coins de la vérité thématique à explorer

Examinons maintenant chacun des coins du carré.

1. Le positif

Dans mes réflexions sur le récit, j’appelle la valeur positive du thème la vérité thématique. Ce peut être une vérité relative, propre à votre personnage et à votre histoire, mais elle s’enracine généralement dans quelque chose de plus profond et de plus universel. McKee conseille de commencer par identifier la valeur principale en jeu dans l’histoire, la justice par exemple. En général, le protagoniste incarne la charge positive de cette valeur et les forces d’antagonisme sa charge négative.

Dans une histoire où votre protagoniste suit un arc de changement positif, il commence par croire à un mensonge (probablement l’une des « anti-valeurs » des catégories ci-dessous) et, peu à peu, au fil du récit, il en vient à reconnaître la vérité et à l’incarner. Dans un arc plat, le protagoniste incarne la vérité du début à la fin : il s’en sert pour combattre les mensonges des autres personnages et pousser certains d’entre eux à changer. Dans un arc de changement négatif, le protagoniste peut incarner ou non la vérité au début de l’histoire, mais il finit par s’en détourner.

2. Le contradictoire

La valeur contradictoire est le simple opposé binaire de la vérité thématique positive. Dans une histoire avec un « gentil » et un « méchant » bien tranchés, le gentil représente en général de façon évidente la valeur positive, et le méchant incarne de façon tout aussi évidente (et parfois sans réfléchir) la contradiction de cette valeur. Pour la justice, McKee parle d’injustice : des lois ont été enfreintes.

Bien que simpliste, la valeur contradictoire est essentielle dans l’histoire, car elle représente la polarité fondamentale de l’argumentation thématique. Mais sa simplicité même peut poser des problèmes de réalisme aux auteurs qui s’y fient trop. Dans les situations simplistes, la plupart des gens choisiraient sans peine la valeur positive plutôt que la négative. Si la vie était toujours aussi simple, il n’y aurait aucune difficulté à rejeter les mensonges au profit des vérités, et donc pas d’histoires !

3. Le contraire

C’est là que les choses se compliquent, et deviennent intéressantes. Entre la valeur positive et son contradictoire se trouve le contraire : une situation en partie négative, mais qui n’est pas l’opposé complet. Le contraire de la justice est l’iniquité : une situation négative mais pas forcément illégale, comme le népotisme, le racisme, la lenteur bureaucratique, les préjugés, les inégalités de toutes sortes. Ceux qui pratiquent l’iniquité n’enfreignent pas forcément la loi, mais ils ne sont ni justes ni équitables.

La valeur contraire de votre thème est l’endroit où apparaissent les nuances. Au premier abord, certains contraires de votre thème positif peuvent sembler « moins graves » que sa contradiction pure et simple. Avec l’exemple de McKee, on pourrait être tenté de penser que l’iniquité est moins grave que l’injustice. Et pourtant, c’est là que se trouvent la lente dérive, les zones grises qui peuvent nous amener à compromettre nos propres valeurs fondamentales, parfois sans même nous en rendre compte.

C’est dans l’aspect contraire du thème que votre protagoniste sera le plus tenté d’abandonner la voie difficile de la vérité positive. En refusant d’accepter ou d’admettre certains aspects contraires, le personnage se complique d’ailleurs la tâche pour incarner pleinement la vérité. Par exemple, un boxeur qui refuse de transiger sur son intégrité et son sens de la justice face à la pression de truquer un combat peut devenir la victime d’une véritable injustice qui menace sa vie même.

4. La négation de la négation

Enfin, McKee achève son carré avec la « négation de la négation » : une force d’antagonisme doublement négative. Il s’agit d’un négatif composé, où la situation ne devient pas seulement quantitativement mais qualitativement pire. La négation de la négation se situe aux limites des puissances obscures de la nature humaine. En matière de justice, cet état est la tyrannie.

En somme, la négation de la négation est une idéologie ou un état dans lequel le thème est retourné comme un gant : le bien devient le mal, le mal devient le bien. C’est le mensonge thématique poussé à son extrême. Le manque de respect envers les autres finit par mener au mépris de soi et de toute vie. La haine mène à un vide moral total : le mal. L’injustice mène à l’oppression sans limite.

Cet aspect de votre thème offre évidemment d’immenses possibilités dramatiques. Vous pouvez choisir de montrer pleinement les conséquences que votre personnage et le monde de l’histoire subiront (ou subissent déjà) si le protagoniste n’adopte pas ni n’incarne le versant élevé du thème. Pensez à des récits comme Le Seigneur des anneaux, Hunger Games ou La Liste de Schindler.

Mais vous pouvez aussi n’évoquer que le spectre de la négation de la négation, de façon plus subtile, pour symboliser ce qui est en jeu pour votre personnage. Même dans les histoires « tranquilles », c’est généralement elle qui surgit, sous une forme ou une autre, au moment bas ou au troisième nœud dramatique. Dans une romance dont le thème positif serait l’amour, par exemple, la protagoniste vient peut-être de rompre avec l’élu de son cœur, persuadée qu’ils ne parviendront jamais à faire fonctionner leur histoire. À ce moment bas, elle est confrontée, ne serait-ce que brièvement ou symboliquement, à une terrible négation de la négation : la solitude comme absence d’amour.

Une astuce de plus : associer le carré thématique de McKee au carré du conflit de Truby

Comment appliquer le carré thématique de McKee à votre histoire ? Le conflit intérieur de votre protagoniste est l’un des aspects de l’histoire où vous pouvez (et devez) explorer les quatre coins nuancés de votre thème. Mais vous pouvez aussi extérioriser puissamment ce conflit intérieur sur le conflit extérieur de l’intrigue. Pour cela, identifiez certains personnages secondaires capables de représenter les différents coins de l’argumentation thématique.

Cette idée s’accorde à merveille avec les « quatre coins de l’opposition » présentés par John Truby dans Anatomy of Story. Sa proposition : veiller à ce que votre protagoniste ne soit pas simplement opposé à l’antagoniste, mais à plusieurs personnages, qui s’opposent à leur tour non seulement au protagoniste, mais aussi, à un certain niveau, les uns aux autres. C’est une excellente façon de donner de l’épaisseur à vos personnages et à votre conflit. Après tout, dans la vie réelle, sommes-nous si souvent parfaitement alignés avec nos alliés, ou parfaitement opposés à nos adversaires ?

Truby illustre cette idée par un carré représentant quatre personnages (pour ma part, je leur attribue toujours par défaut les quatre rôles principaux : protagoniste, antagoniste, compagnon et intérêt amoureux, ou parfois le contagoniste). Mais vous pouvez en fait appliquer l’idée du « conflit de tous côtés » à chaque personnage de votre histoire. Cela ne signifie pas que la mère de votre protagoniste doive lui courir après avec un couperet de boucher. Mais même cette bonne vieille maman devrait avoir un objectif ou une conviction qui entre en conflit avec ceux du protagoniste, aussi légèrement que ce soit.

Superposer cette idée au carré thématique de McKee vous donne un guide pour attribuer une multitude de visions du monde à vos personnages, tout en les gardant tous pertinents sur le plan thématique. Comme McKee l’a noté à propos de l’aspect contraire, il peut y avoir de nombreuses idées contraires à la vérité thématique positive. Si votre histoire reprend l’exemple de McKee et explore le thème positif de la justice, vous pouvez choisir de développer tout ou partie de ses contraires (népotisme, lenteur bureaucratique, etc.) à travers autant de personnages secondaires.

Comme pour toute exploration du thème, il ne faut pas être trop évident. Les personnages, antagoniste compris, doivent être étoffés au-delà du simple rôle de faire-valoir de l’exploration thématique du protagoniste. Mais si vous parvenez à créer des personnages qui représentent de façon authentique des arguments ou des facettes différentes du thème, la complexité et la profondeur de votre histoire s’enrichiront presque d’elles-mêmes.

Deux questions fréquentes

Et si mon protagoniste suit un arc de changement positif et commence donc par croire au mensonge ? Comment utiliser alors le carré, puisqu’il ne représente pas d’emblée le coin positif ? Un personnage d’influence, comme un mentor, peut représenter la vérité thématique vers laquelle le protagoniste sera attiré tout au long de l’histoire.

Le carré peut-il servir à suivre un arc narratif ? Oui. Dans un arc de changement, le personnage se déplace dans le carré, du mensonge vers la vérité, de la vérité vers le mensonge, ou même d’un coin à l’autre quand il lutte avec ses convictions. C’est l’un des usages les plus utiles de l’outil. Et selon l’histoire, il est parfois plus judicieux que l’antagoniste incarne le contradictoire plutôt que la négation de la négation : celle-ci peut produire un personnage si inefficace qu’il ne fonctionne plus dans le conflit.

Pour aller plus loin sur le thème et les personnages, voyez aussi : Vous ne connaissez pas le thème de votre histoire ? Jetez un coup d’œil à l’arc de votre personnage, Comment les personnages secondaires vous aident à découvrir un thème et Le lien essentiel entre le thème et l’arc des personnages.


Pour aller plus loin

Les livres de K.M. Weiland traduits en français :

Écrire le thème de votre histoire — en version papier · en version Kindle

Couverture de Écrire le thème de votre histoire

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Par K.M. Weiland

K.M. Weiland est romancière, a écrit plusieurs romans et des livres pratiques sur le métier d’écrivain et l’art de la narration. Son site helpingwritersbecomeauthors.com a reçu plusieurs récompenses, et ses livres Préparez votre roman, Structurez votre roman, Construire des arcs narratifs de personnages, Écrire le thème de votre histoire font partie des livres recommandés aux auteurs qui veulent améliorer la maîtrise de leur discipline.