Catégories
Écrire un roman Dialogues

Écrire des dialogues de personnages crédibles et vivants

Un roman se juge sur deux outils, et deux seulement : la description et le dialogue. On peut pardonner à un auteur quelques longueurs dans ses descriptions. On ne lui pardonne jamais des dialogues qui sonnent faux. C’est même, selon Fred Godefroy, l’un des marqueurs les plus fiables de la qualité d’un roman : dès qu’un personnage ouvre la bouche, le lecteur sait immédiatement s’il a affaire à un auteur qui maîtrise son art ou à un débutant. Au cinéma, ce savoir-faire a longtemps été un métier à part entière, distinct de celui de scénariste : le dialoguiste. Un métier exigeant, qui a quasiment disparu aujourd’hui, mais qui rappelle une vérité simple : apprendre à écrire de bons dialogues demande un travail spécifique, que la plupart des auteurs débutants négligent.

La bonne nouvelle, c’est que ce travail repose sur des techniques précises, et non sur un don mystérieux réservé à quelques génies. Donner une voix reconnaissable à chacun de vos personnages, apprendre à écouter avant d’écrire, faire mentir vos personnages comme tout le monde le fait dans la vraie vie, et maîtriser l’art du sous-texte : voilà les quatre piliers qui transforment des répliques plates en dialogues vivants, de ceux qu’on relit à voix haute sans même s’en rendre compte.

Donner une voix reconnaissable à chaque personnage

Le principe de départ est d’une simplicité désarmante : personne ne parle de la même manière. Vous allez vous servir de cette évidence pour rendre vos dialogues plus authentiques, et surtout pour faciliter l’identification de vos interlocuteurs : le lecteur doit savoir immédiatement qui parle, sans effort.

Le premier levier, c’est le vocabulaire. Certains personnages utilisent beaucoup de gros mots, d’autres les détestent. Jacques Brel et Georges Brassens adaptaient déjà les mots de leurs chansons selon les gens dont ils parlaient : la chanson Amsterdam, de Brel, en reste l’exemple le plus célèbre. Le principe est identique pour un personnage de roman : son vocabulaire doit correspondre à qui il est, pas à qui vous êtes.

Le deuxième levier, c’est le phrasé. Certains personnages font des répliques longues, d’autres très courtes ; certains bégaient, d’autres ont des tics de langage récurrents. Dans OSS 117, l’espion incarné par Jean Dujardin multiplie les doubles sens, mais emploie aussi un vocabulaire désuet qui « date » volontairement l’action pour qu’on en prenne les travers (sexisme, racisme, colonialisme) au second degré. Trouver de petits signes récurrents qui caractérisent le phrasé d’un personnage est aussi le meilleur moyen d’éviter de truffer vos dialogues de « dit-il » : si un personnage termine la plupart de ses phrases par « Hein ? », le lecteur sait qui parle avant même l’attribution. Dans Brice de Nice, le personnage de Jean Dujardin ajoute « Cassé ! » à chaque réplique — on l’attend même. On touche ici au gimmick oral, sujet que nous creuserons dans un prochain article consacré aux tics de langage.

Le troisième levier, c’est l’accent et le vocabulaire régional, si vous êtes capable de le retranscrire sans perdre votre lecteur : un « sac » à Paris devient une « poche » à Toulouse et un « cornet » à Vesoul. Assurez-vous simplement que le lecteur comprend toujours de quoi vous parlez : la couleur régionale ne doit jamais se transformer en énigme.

Le quatrième levier, le plus fin, touche à la catégorie sociale : vous pouvez jouer sur la grammaire et la syntaxe pour refléter l’origine et le parcours de vos personnages. Quelqu’un qui vit dans la rue n’aura pas un phrasé très châtié, avec des contractions de mots ; un professeur de faculté structurera ses phrases différemment d’un docker. Attention au piège classique : H.P. Lovecraft, recroquevillé chez lui sans contact avec la vraie vie, écrivait des dialogues parfois illisibles, car il imaginait comment parlaient ses personnages sans jamais vérifier — ça fonctionnait pour des professeurs d’université, pas pour un paysan ou un marin. À l’inverse, Stephen King discute avec tout le monde, et c’est précisément ce qui lui permet de restituer un dialogue vraisemblable, quelle que soit la catégorie sociale du personnage qui parle. Le conseil est donc très concret : allez discuter avec les gens dont vous vous inspirez, sur les marchés, dans les quartiers d’affaires, ou cherchez sur YouTube des gens qui parlent comme eux, des Auvergnats aux marins.

Le sommet de l’exercice, c’est quand vous parvenez à donner leur propre style à vos personnages : ce n’est alors plus votre style qui s’exprime, mais le leur. James Bond est connu pour le double sens de ses mots, qui lui confère un humour so British. Inspirez-vous des deux meilleurs dialoguistes au monde : Michel Audiard et Quentin Tarantino. Chacun parle différemment, et c’est ce choix des mots qui touche au génie. Dans Pulp Fiction, les personnages de John Travolta et Samuel L. Jackson discutent, en pleine mission pour aller tuer des gens, de la façon dont on appelle un quarter pounder with cheese en Europe : c’est le décalage entre la gravité de la situation et la trivialité du sujet qui rend la scène mémorable. Audiard pratiquait le même art dans Les Tontons flingueurs, où l’humour est partout, y compris dans les situations les plus graves.

Avant d’écrire une ligne de dialogue, apprenez à écouter

Il existe deux grandes familles de dialogue en littérature : le dialogue littéraire et le dialogue réaliste. Notre époque privilégie nettement le second : on considère généralement qu’un roman est bon quand ses dialogues sonnent réalistes. Rien ne vous interdit d’écrire des dialogues littéraires, mais sachez que c’est plus difficile à faire accepter au lecteur d’aujourd’hui ; curieusement, ce sont souvent les auteurs ayant fait de longues études littéraires qui ont le plus de mal à produire des dialogues réalistes, tant l’habitude du dialogue littéraire est ancrée chez eux.

La meilleure manière d’apprendre à écrire des dialogues réalistes, c’est d’apprendre à écouter. L’exercice est simple : asseyez-vous à une table de café et notez comment les gens parlent réellement. Vous allez vite comprendre quelque chose d’essentiel : un bon dialogue réaliste dans un roman n’est jamais, à la lettre, un dialogue réaliste. Si vous transcriviez mot pour mot une vraie conversation (« ce matin je me suis réveillé, j’avais la tête dans le cul »), le texte serait tout simplement illisible : on hésite, on cherche ses mots, on bafouille, on ponctue de jurons. Le dialogue de roman n’a que le goût et la couleur du réel : comme un Canada Dry, ça ressemble à de l’alcool, ça n’en est pas. Prenez l’habitude de noter dans votre carnet d’idées des bribes de conversations entendues, puis observez comment vous les transformez en dialogue narratif crédible : c’est ce travail de transposition, et non la transcription brute, qui fait un bon dialoguiste.

Dix réflexes pour des dialogues qui sonnent vrai

Un petit nombre de règles concrètes fait ensuite la différence entre un dialogue qui fonctionne et un dialogue qui tombe à plat. Prenez celles qui conviennent à votre style : toutes ne sont pas à appliquer à chaque réplique.

Faites des phrases courtes. C’est plus facile à suivre pour le lecteur, et c’est surtout plus réaliste : à l’oral, on ne construit pas de longues périodes. Alternez tout de même : un dialogue uniquement composé de phrases courtes finit par sonner mécanique.

Attribuez à vos personnages des vocabulaires différents. Un professeur de faculté ne parle pas comme un docker : faites les recherches nécessaires pour attribuer le bon registre à chacun, et éviter la monotonie d’un récit où tout le monde s’exprime pareil.

Contractez les mots pour les personnages peu éduqués. L’astuce, pour les personnages sans grande éducation, consiste à contracter les mots entre eux (« j’ » partout, syllabes avalées), chaque auteur trouvant sa propre manière de le représenter.

Faites mentir vos personnages. C’est, de loin, le conseil le plus important de cette liste. Tout le monde ment, en permanence, à différents degrés : si l’on vous demande « ça va ? », vous répondez « oui » même quand ça ne va pas ; si l’on vous demande combien de temps vous avez mis pour arriver, vous dites « cinq minutes » alors qu’il en a fallu quinze. Faites mentir vos personnages exactement de cette façon, avec subtilité : le lecteur sait que le personnage ment, et c’est cette dissonance, entre ce qu’il dit et ce que le contexte révèle, qui crée une profondeur quasi instantanée. L’erreur du débutant, c’est d’écrire des dialogues où tout est vrai à 100 % : et c’est ce qui sonne faux.

Ne redites pas dans le dialogue ce que vous avez déjà mis dans la description. Description et dialogue sont deux outils complémentaires, pas redondants : le dialogue porte les personnages, leurs émotions, leur âme ; la description reste, par nature, plus froide, même quand vous y mettez de la chaleur. Répéter une information dans les deux ne sert à rien.

Laissez le lecteur lire entre les lignes. Ne surexpliquez pas par le dialogue ce que vous avez déjà suggéré ailleurs. Quand vous permettez à votre lecteur de comprendre sans que tout soit dit, vous lui offrez une sensation d’intelligence très agréable : il referme une scène en pensant « il ne l’a pas décrit, mais j’ai compris ce qui se passait ». Les très grands auteurs pratiquent systématiquement cette lecture en creux.

Ne décrivez jamais par le biais du dialogue. Personne, en descendant d’un avion, ne dit à voix haute : « Ah, que ces arbres sont beaux, et que cette avenue est large ! Ce bâtiment néogothique a dû être construit en 1938… » Ce réflexe de description déguisée en réplique est un des tics les plus trahissants d’un dialogue artificiel.

Veillez à ce qu’on sache toujours qui parle. Dès que plusieurs personnages discutent ensemble, c’est un vrai travail de vérifier que le lecteur ne perd jamais le fil. Il ne doit jamais y avoir de réplique dont on ne sait pas qui la prononce : c’est exigeant, mais c’est non négociable pour la crédibilité de la scène.

Laissez vos personnages dire ce qu’ils doivent dire, même si ça vous dérange personnellement. Si une réplique appelle un gros mot ou une insulte crue, écrivez-la : ce n’est pas vous qui parlez, c’est votre personnage. Vous pouvez être en désaccord total avec lui : s’il doit le dire, il le dit, et c’est précisément cette fidélité au personnage, plutôt qu’à vos propres pudeurs, qui rend la scène vraie.

Lisez vos dialogues à voix haute. C’est la technique la plus simple, et la plus radicalement efficace, pour vérifier qu’un dialogue sonne juste. Une fois vos répliques écrites, lisez-les à voix haute, quitte à vous enregistrer : mettez les impulsions, les intonations, la colère ou l’hésitation de chaque personnage. Vous constaterez que vous devez changer beaucoup de choses, mais le résultat, in fine, sonnera vrai. C’est une technique capable de transcender un texte qui présentait quelques faiblesses. Fred Godefroy considère Stephen King comme l’un des meilleurs dialoguistes vivants : il n’a sans doute pas inventé le dialogue réaliste, mais il l’a méthodiquement travaillé, exactement avec ces outils.

Le sous-texte : faire dire plus que les mots

Une fois la voix de chaque personnage posée et le réflexe du mensonge intégré, il reste un dernier niveau à maîtriser : le sous-texte. C’est, selon la formation de Fred Godefroy, l’élément le plus puissant pour construire une histoire inoubliable.

Le scénariste Robert McKee, cité dans la formation, en donne la définition la plus limpide : « Le texte est la surface sensorielle d’une œuvre d’art. Le sous-texte correspond à la vie sous la surface, les pensées et les sentiments à la fois connus et inconnus, dissimulés par le comportement. » Chaque scène de dialogue doit pouvoir se lire à deux ou trois niveaux à la fois, sans que vous ne nommiez jamais ces niveaux : vous laissez simplement des indices, et c’est au lecteur de les assembler lui-même, instinctivement. C’est très exactement ce qui se joue dans la technique du mensonge vue plus haut : quand votre personnage dit « oui, ça va » alors qu’il vient de vivre un enfer, le sous-texte — tout ce qu’il ne dit pas — devient immédiatement perceptible pour le lecteur, sans qu’une seule ligne ne l’explicite.

McKee résume cela d’une formule : « L’auteur doit voiler la vérité derrière un masque vivant. Il exprime les véritables sentiments et les pensées du personnage par ses actes. […] Le sous-texte est présent même lorsqu’un personnage est seul, car si personne d’autre ne l’observe, lui-même le fait. »

Concrètement, plus vous avez conscience, en entrant dans une scène, des motivations profondes de votre protagoniste — conscientes et inconscientes —, plus vous pourrez construire ces niveaux de lecture sans jamais les énoncer. Un protagoniste révèle toujours son vrai caractère dans une situation de stress : s’il reste cohérent de bout en bout dans ses actions et ses réactions, vous n’avez pas besoin de longs monologues intérieurs pour justifier ses actes. Le lecteur comprendra seul. Retenez cette règle simple : le sous-texte doit être interprété par le lecteur, on ne doit jamais lui dire ce qu’il doit penser. Les sous-textes, ce sont, au fond, les non-dits de la vie courante — et un dialogue de roman n’en est que la version maîtrisée.

Exercice pratique : passez vos dialogues au banc d’essai

Prenez une scène de dialogue de votre manuscrit en cours, ou un dialogue que vous vous apprêtez à écrire, et soumettez-la aux questions suivantes.

  • Si je masque les attributions (« dit-il », « répondit-elle »), puis-je encore deviner qui parle à chaque réplique, uniquement grâce au vocabulaire et au phrasé de chacun ?
  • Mes personnages disent-ils ici exactement ce qu’ils pensent, ou ai-je ménagé un espace pour qu’ils mentent, esquivent ou minimisent, comme le ferait n’importe qui dans la vraie vie ?
  • Ai-je répété, dans ce dialogue, une information que le lecteur connaît déjà par la description qui précède ?
  • Ce dialogue laisse-t-il au lecteur la possibilité de lire entre les lignes, ou lui ai-je tout expliqué ?
  • Si je lis cette scène à voix haute, en mettant le ton, où est-ce que ça sonne faux ?

Lisez ensuite la scène à voix haute, en vous enregistrant si besoin, et notez tout ce qui vous fait grimacer : c’est là que se cache le travail de réécriture le plus rentable. Commencez par le mensonge, souvent l’ingrédient le plus négligé par les débutants, avant de vérifier la distinction des voix.

Pour aller plus loin

Les techniques de caractérisation des personnages par leur voix, leur cohérence et leurs réactions sont développées en détail dans Comment créer des personnages de romans à succès, le livre de Fred Godefroy entièrement consacré à ce sujet.

Si vous voulez travailler vos dialogues et votre sous-texte pas à pas, sur votre propre roman, la formation complète « Comment écrire un roman » reprend l’ensemble de la méthode Godefroy, dialogues et sous-texte compris.